Les Voyages de Fulcanelli

Par Christophe de Cène

Il est un point crucial qui nous semble avoir été peu abordé dans la recherche de l’identité de Fulcanelli : son œuvre montre une connaissance approfondie de la France, nécessitant de nombreux périples. Or, ces déplacements n’ont pas un caractère anecdotique au XIXe siècle ou au début du XXe.  Même si une connaissance livresque préalable est probable, Fulcanelli sillonne les provinces françaises. Chaque candidat ou « fulcanellisable » se doit de répondre à ce critère.


Fulcanelli

Nous pensons que Fulcanelli est Albert de Lapparent (révélation faite par Jacques Grimault, comme nous l'avons souvent écrit sur ce site), géologue et minéralogiste né en 1839, seul à répondre à tous les critères requis (membre de l’académie des sciences, polytechnicien, ingénieur ayant participé à la défense de Paris en 1870). Nous allons donc nous intéresser à son exploration du territoire français : il nous laisse, avec son livre « La Géologie en Chemin de Fer, Description du Bassin de Paris et des Régions Adjacentes », un témoignage fort complet. Paru en 1888, cet opus relate les expéditions géologiques de notre fulcanellisable, en chemin de fer, dans une grande moitié nord de la France. L’ouvrage comporte une carte détaillée sur laquelle figurent (en traits continus rouges) les lignes ferroviaires empruntées par notre explorateur et qu’il invite le lecteur à suivre à son tour.

Nous retiendrons cinq expéditions principales :

Amiens et la Picardie
Thiers via Bourges et Clermont-Ferrand
Niort et la Vendée
Cherbourg via Lisieux
Saint-Brieuc via Le Mans et Vitré

Cet ensemble répond presque point par point aux lieux développés en chapitres dans Le Mystère des Cathédrales et Les Demeures Philosophales de Fulcanelli.


Amiens

Amiens fait l’objet d’une exploration en étoile le long des quatre voies ferrées qu’Albert de Lapparent décrit au Livre troisième de son traité de Géologie en Chemin de Fer (page 306), et qu’il emprunte, à savoir : Amiens vers Abbeville au nord, vers Rouen à l’ouest, et au sud vers Beauvais et vers Creil. Ainsi, le futur Fulcanelli aura tout le loisir d’admirer la cathédrale d’Amiens – qui fait l’objet d’un chapitre du Mystère des Cathédrales –, de s’émerveiller devant « les deux roses de Saint-Vulfran d’Abbeville » qu’il cite dans le Mystère, et de découvrir à Rouen la Salamandre de l’hôtel du Bourgtheroulde (XVIe siècle) représentée en frontispice des Demeures Philosophales.


Bourges

Non moins significatif de l’œuvre de Fulcanelli est le second trajet ferroviaire que nous avons retenu, qui va de Paris à Thiers (terminus) en passant par Bourges et Clermont-Ferrand. Le Mystère des Cathédrales comporte un chapitre sur Bourges et ses curiosités hermétiques, le palais Jacques Cœur et l’hôtel Lallemant. Fulcanelli dit y avoir été très chaleureusement reçu, évoquant l’exquise affabilité du gardien, ce qui n’est guère étonnant : Bourges est la ville natale d’Albert de Lapparent, dont le beau-père, Pierre Planchat, fut maire durant vingt ans.  Fulcanelli rend à sa ville natale un vibrant hommage dans Le Mystère : « Bourges, vieille cité berrichonne, silencieuse, recueillie, calme et grise comme un cloître monastique, déjà fière à juste titre d’une admirable cathédrale, offre encore aux amateurs du passé d’autres édifices également remarquables. Parmi ceux-ci, le palais Jacques-Coeur et l’hôtel Lallemant sont les plus purs joyaux de sa merveilleuse couronne. »

Au terme de son exploration géologique du massif central nord, Albert de Lapparent se rend à Thiers, petit ville située à l’est de Clermont-Ferrand qu’il décrit dans son livre (page 525) à propos de la « petite Suisse » qui va de Thiers à Cusset.

Fulcanelli consacrera un chapitre des Demeures Philosophales à « L’Homme des Bois, héraut mystique de Thiers », commençant ainsi : « Pittoresque sous-préfecture du Puy-de-Dôme, Thiers possède un remarquable et très élégant spécimen de l’architecture civile au XVe siècle. C’est la maison de l’Homme des Bois, construction à hourdis, réduite aujourd’hui au premier étage seul, mais que sa conservation surprenante rend précieuse aux amateurs d’art, comme aux dilettantes de notre moyen âge ». Suit une description des lieux qui a tous les accents de la sincérité, écho de celui qui a visité réellement les lieux, au point de citer un chroniqueur local.


Thiers

Si Bourges, sa ville natale, a pu retenir l’attention d’Albert de Lapparent, la région de Niort peut lui être familière pour une autre raison : c’est la terre de ses ancêtres. D’origine rochelaise, la famille s’implante au XVIe siècle à Coulonges-sur-l’Autize, à une trentaine de kilomètres de Niort. Albert de Lapparent tire sa particule du lieu-dit, homonyme, situé à 3 km au sud-est de Coulonges. C’est près de cette petite cité, à Fontenay-le-Comte, qu’est né son grand-père, le très aimé et respecté comte de Lapparent.

Niort est le terme de la ligne de chemin de fer que suivra notre fulcanellisable (de Paris à Niort via Chartres et Bressuire).


Niort

Albert de Lapparent décrit d’ailleurs Coulonges, la terre familiale, à la page 453 de son livre : « Les fours à Chaux et les carrières se multiplient aux abords de COULONGES-SUR-L’AUTIZE » (chapitre « De Bressuire à Niort », page 451). Dans la même région, et toujours à une trentaine de kilomètres de Niort, se trouve le château de Dampierre-sur-Boutonne à la singulière décoration hermétique.

Bel hommage à sa terre natale : on ne s’étonnera pas de voir Fulcanelli consacrer près de la moitié des Demeures Philosophales (153 pages sur les 340 que compte l’édition originale en un seul tome) à Dampierre (« Le Merveilleux grimoire du château de Dampierre ») et Coulonges-sur-l’Autize (chapitre consacré à Louis d’Estissac, alchimiste à Coulonges contemporain de l’arrivée de la famille d’Albert de Lapparent en ces lieux).

Notre géologue se rend aussi en train de Paris à Cherbourg, via Lisieux et Bayeux. Il décrira (page 368) les sables fins séquaniens de Lisieux. Est-ce à l’occasion de ce voyage que le futur Fulcanelli découvrit le manoir de la Salamandre de Lisieux, auquel il consacre un chapitre entier des Demeures Philosophales ?

 


Lisieux

Enfin, notre tour de France (nord) en chemin de Fer ne serait pas complet sans la mention du voyage d’Albert de Lapparent en Bretagne, de Paris à Saint-Brieuc sur la côte nord en passant par Le Mans et Vitré. Est-ce encore une coïncidence si le chapitre intitulé « Le Mythe alchimique d’Adam et Eve » (Les Demeures Philosophales) est illustré de trois planches de Julien Champagne, représentant respectivement La Maison d’Adam et Eve au Mans et une porte de maison rue Notre-Dame à Vitré représentant les mêmes (porte aujourd’hui remontée dans une pièce du château de Vitré accessible à la visite).


Le Mans et Vitré

Fulcanelli décrit longuement, dans le Mystère des Cathédrales, Notre-Dame de Paris : cette ville est son lieu de résidence et le point de départ de toutes ces excursions géologiques.

Au terme de ce tour de France, nous avons rencontré la plupart des lieux sur lesquels se fondent les Œuvres de Fulcanelli. Certains d’entre eux, cependant, manquent à l’appel : il s’agit, pour Les Demeures Philosophales, de la Cathédrale de Nantes, du cadran solaire d’Edimbourg et de Londres – abbaye de Westminster et église Saint-Etheldreda ; pour Le Mystère des Cathédrales, de Marseille – la Vierge Noire de Saint-Victor – et d’Hendaye (même si, en ce qui concerne ce dernier lieu, le chapitre sur la Croix Cyclique parait en 1957 seulement, ajouté par Eugène Canseliet).  

Albert de Lapparent a-t-il également visité ces villes ? Nous l’ignorons en ce qui concerne Nantes, mais pour le reste nous trouvons des éléments de réponse dans un autre texte, du même auteur : une autobiographie rédigée à la fin de l’année 1906, et publiée en 2008 par le Comité Français d’Histoire de la Géologie. Ainsi, nous apprenons qu’Albert se rend en Italie en compagnie de son cousin Henri de Lapparent : « Une audience particulière de Pie IX, une visite à Liszt (qui autrefois avait donné des leçons de piano à ma mère) et une excursion à Tivoli marquèrent ce petit séjour. Je revins seul par Livourne, Pise, Gênes, Marseille et Lyon, et rentrai à Bourges chez mes parents ». Le futur Fulcanelli eut-il l’occasion de visiter les cryptes de Saint-Victor lors de son séjour à Marseille ? Plus tard, nous le découvrons à plusieurs reprises à Londres, d’abord en 1876 lors d’une étude de faisabilité – déjà ! – d’un tunnel sous la Manche : « j'étais, par suite d'une désignation antérieure, envoyé à Londres en compagnie de M.M. Kleitz et Gavard, pour négocier, avec le gouvernement anglais, les arrangements à intervenir en cas d'exécution du tunnel ; mission qui me procura l'avantage d'être reçu par Lord Derby, de m'escrimer en anglais avec les personnages officiels du Foreign Office et du Board of Trade, enfin de voir à Londres et à Oxford beaucoup de choses intéressantes ». Albert de Lapparent participera aux congrès géologiques de Londres en 1888 et 1895. La même autobiographie nous apprend qu’il était présent à la session extraordinaire que la Société géologique tint en 1866 dans la région de Bayonne et de Biarritz. Visitera-t-il alors Hendaye, tout proche ? Nous ne saurions l’affirmer. Quoiqu’il en soit, Albert de Lapparent eut comme ami, à la Société de Géographie et, plus tard, à l’académie des sciences, l’explorateur et géographe Antoine d’Abbadie. Or, ce dernier, un temps maire d’Hendaye, va confier à Viollet-le-Duc la construction d’un château aux portes de la ville, Abbadia. Antoine d’Abbadie visitera le palais d’Edimbourg et décrira le cadran solaire, le sundial, qui fait l’objet d’un chapitre entier dans les Demeures. Ainsi donc, il a pu communiquer à Albert de Lapparent, dont il est proche, tous les renseignements requis.

Bien-sûr, cette somme de coïncidences ne prouve pas rigoureusement l’identité de Fulcanelli comme étant Albert de Lapparent (d’autres éléments biographiques s’en chargent). Mais elle la rend à tout le moins très plausible. Certains chercheurs parviennent à des conclusions différentes, un autre Fulcanelli : il nous serait agréable de lire dans quelles conditions fut effectué ce même périple, collant point par point à l’œuvre.

(c) Christophe de Cène, février 2017



Pour en savoir plus sur ce dossier :

Cliquez ici

Retour à l'accueil